Management · Engagement · Pilotage
Lorsque l’engagement ralentit, pourquoi notre premier réflexe consiste-t-il presque toujours à renforcer le pilotage ?
La plupart des managers reconnaissent les premiers signes d’un système qui ralentit. Bien avant que les résultats ne se dégradent de manière visible, certains signaux faibles apparaissent : moins d’initiatives, davantage d’escalades vers la hiérarchie, des arbitrages plus difficiles, des rétrospectives moins riches ou encore une coopération transverse qui s’essouffle. L’absentéisme, le turnover ou la baisse de performance arrivent souvent plus tard. Ils sont moins des causes que les manifestations visibles d’un phénomène déjà installé.
Face à cette situation, la réaction est généralement rapide. Les priorités sont clarifiées, les indicateurs révisés, les points de suivi renforcés. De nouveaux tableaux apparaissent. Les délais sont réévalués. Les responsabilités sont redistribuées. Cette réponse n’a rien d’irrationnel. Le pilotage constitue l’une des fonctions fondamentales du management et aucune organisation ne peut durablement fonctionner sans visibilité, sans mesure et sans mécanismes de coordination.
Pourtant, c’est précisément à ce moment qu’une ambiguïté apparaît. Lorsqu’un système humain perd de son énergie, nous répondons souvent par davantage de pilotage. Comme si un problème d’engagement pouvait être résolu par les mêmes mécanismes que ceux utilisés pour coordonner l’action.
Cette confusion est discrète. Elle est pourtant omniprésente.
Une confusion discrète mais fréquente
Le pilotage et l’engagement sont souvent évoqués ensemble, comme s’ils appartenaient à une même famille de problèmes. Dans la pratique, ils répondent pourtant à des besoins profondément différents. Le pilotage permet de répondre à des questions telles que : où en sommes-nous, quelles sont nos priorités, quels résultats obtenons-nous et quels arbitrages devons-nous réaliser ? L’engagement répond à des interrogations d’une autre nature : pourquoi cela mérite-t-il nos efforts, cette direction a-t-elle du sens, ai-je envie de contribuer et puis-je réellement agir ?
Le pilotage organise l’action.
L’engagement lui donne son énergie.
Les organisations savent piloter
Les organisations modernes excellent généralement dans la première dimension. Depuis plusieurs décennies, elles ont développé des capacités remarquables en matière de pilotage. Tableaux de bord, reporting, objectifs, budgets, management visuel, méthodes agiles, Scrum, Kanban ou OKR constituent autant de dispositifs permettant de rendre l’activité plus visible et plus cohérente.
Ces outils possèdent une caractéristique commune : ils rendent observables des phénomènes qui resteraient autrement invisibles. Un tableau Kanban ne crée pas le flux plus qu’un indicateur ne crée la performance. Ils donnent à voir une réalité déjà présente et permettent aux managers d’agir avec davantage de discernement. Comme l’a montré Karl Weick (1995), les organisations agissent largement à partir de ce qu’elles sont capables de rendre visible, d’interpréter et de partager.
Mais cette même caractéristique constitue également leur limite. Les outils coordonnent l’énergie existante. Ils ne la produisent pas.
Les indicateurs humains du système
Cette distinction devient particulièrement importante lorsque les premiers signes de ralentissement apparaissent. Car les indicateurs les plus significatifs ne sont pas toujours ceux que l’on trouve dans les tableaux de pilotage. Ils se manifestent souvent ailleurs : dans la diminution des initiatives spontanées, dans la difficulté croissante à prendre des décisions localement, dans des rétrospectives devenues plus superficielles ou encore dans l’affaiblissement progressif de la coopération transverse.
Ces phénomènes constituent des indicateurs humains du système. Ils sont souvent moins visibles, moins quantifiables et parfois plus difficiles à interpréter. Pourtant, ils décrivent fréquemment avec davantage de précision l’état réel d’une organisation que les métriques opérationnelles auxquelles nous accordons habituellement notre attention.
Plus les symptômes concernent l’engagement, plus la réponse apportée concerne souvent le pilotage.
Dans une lecture systémique, cela correspond à une boucle de régulation mal orientée. Le système tente de corriger une baisse d’énergie en augmentant les contraintes de coordination, ce qui peut, dans certains cas, accentuer la perte d’autonomie et renforcer le problème initial plutôt que le résoudre (Senge, 1990).
Motivation, autonomie et démotivateurs
Les travaux de Frederick Herzberg éclairent également ce mécanisme. Sa théorie bifactorielle montre que la motivation et l’insatisfaction ne constituent pas les deux extrémités d’un même continuum. Supprimer une source d’insatisfaction ne produit pas automatiquement de la motivation. En revanche, laisser persister des facteurs de démotivation finit presque toujours par dégrader l’engagement.
Cette lecture est renforcée par la théorie de l’autodétermination développée par Deci et Ryan (2000). Selon leurs travaux, l’engagement durable repose notamment sur trois besoins psychologiques fondamentaux : l’autonomie, la compétence et l’affiliation. Lorsque ces dimensions sont fragilisées, la motivation tend naturellement à diminuer, quelles que soient les incitations externes mises en place.
Dans les organisations contemporaines, les facteurs de démotivation sont rarement mystérieux. Les managers les rencontrent quotidiennement : objectifs contradictoires, manque de clarté décisionnelle, micro-management, surcharge chronique, absence de reconnaissance ou encore sentiment d’impuissance face à des problèmes récurrents.
Dans un tel contexte, renforcer les mécanismes de suivi peut améliorer la coordination. Mais cela ne traite pas nécessairement la cause profonde du problème. Avant de chercher à mobiliser davantage, il est parfois plus utile d’identifier ce qui décourage déjà.
Les organisations qui parviennent à développer durablement l’engagement ne cherchent pas uniquement à améliorer leur pilotage. Elles investissent également dans les pratiques de leadership, d’autonomie et de responsabilisation qui renforcent la capacité d’agir des équipes. Ces compétences constituent aujourd’hui un axe majeur de la formation Diriger avec Agilité.
La vision comme infrastructure décisionnelle
Cette réflexion conduit naturellement vers une notion souvent sous-estimée : la vision.
Lorsqu’on évoque ce terme, beaucoup imaginent un exercice de communication, quelques slogans stratégiques ou une présentation annuelle destinée à donner une direction générale. Pourtant, la fonction réelle d’une vision est probablement beaucoup plus profonde.
Une vision agit comme un attracteur. Elle fournit une représentation partagée d’un futur suffisamment désirable pour orienter les décisions, les arbitrages et les efforts sans avoir besoin d’être imposée en permanence. Elle permet à des individus de coordonner leurs actions en l’absence d’instructions détaillées. Elle réduit le besoin de contrôle tout en favorisant l’autonomie.
Elle développe également ce que l’on appelle aujourd’hui l’Empowerment : la capacité des individus et des équipes à prendre des décisions pertinentes, à agir localement et à contribuer activement à la réussite collective sans dépendre constamment de validations hiérarchiques. Comme l’ont montré Conger et Kanungo (1988), l’Empowerment ne consiste pas à déléguer davantage de tâches, mais à accroître le sentiment de capacité et de maîtrise des personnes sur leur propre action.
Une vision n’est pas simplement un message.
Elle constitue une infrastructure décisionnelle.
Lorsqu’elle est absente ou peu crédible, les équipes se tournent naturellement vers la hiérarchie pour arbitrer. Le besoin de pilotage augmente. À l’inverse, lorsqu’elle est claire et incarnée, elle permet de distribuer la décision, de renforcer l’autonomie, de développer l’Empowerment et de réduire le besoin de contrôle.
Autrement dit, plus la vision est opérante, moins le pilotage a besoin d’être intrusif.
Le manager comme architecte des conditions d’engagement
Cette distinction transforme également la manière d’envisager le rôle du manager.
Lorsque pilotage et engagement sont confondus, le manager devient principalement un superviseur chargé de coordonner l’activité, suivre les résultats et corriger les écarts. Lorsque ces deux dimensions sont clairement distinguées, son rôle s’élargit. Il reste responsable du pilotage, mais devient également architecte des conditions permettant à l’engagement d’émerger.
Son travail consiste alors autant à développer la clarté, l’autonomie et la capacité d’agir qu’à suivre les indicateurs ou coordonner les priorités. Il ne cherche plus seulement à organiser le travail. Il cherche à construire un environnement dans lequel les personnes choisissent d’y contribuer pleinement.
Cette évolution rejoint les approches contemporaines du leadership qui insistent davantage sur la création de contextes favorables que sur le contrôle direct des comportements (Edmondson, 2019).
Coordonner ne suffit plus
Les organisations ont appris à piloter avec une précision remarquable. Elles disposent aujourd’hui de méthodes, d’outils et de mécanismes de coordination que les générations précédentes n’auraient même pas imaginés.
Leur défi n’est probablement plus uniquement de coordonner l’action. Il est de comprendre ce qui alimente — ou érode — l’engagement.
Les organisations du XXe siècle ont principalement appris à coordonner. Les organisations du XXIe siècle doivent apprendre à engager. La différence entre les deux n’est pas une question d’outils. C’est une question de compréhension des systèmes humains.
Cette compréhension des mécanismes humains, cognitifs et culturels est précisément au cœur du programme Culture d’Entreprise Adaptative, qui explore les facteurs influençant durablement l’adaptation et la transformation des organisations.
Encore faut-il être capable de détecter suffisamment tôt les signaux faibles indiquant qu’un système perd progressivement sa capacité d’engagement, d’apprentissage ou d’initiative. Les nouvelles approches d’IA pour Managers ouvrent aujourd’hui des perspectives intéressantes pour accompagner cette lecture des dynamiques organisationnelles.
Une organisation peut être parfaitement pilotée sans pour autant être véritablement engagée.
Piloter est indispensable. Mais piloter n’a jamais suffi à engager.
Références
Conger, J. A., & Kanungo, R. N. (1988). The Empowerment Process: Integrating Theory and Practice. Academy of Management Review, 13(3), 471–482.
Deci, E. L., & Ryan, R. M. (2000). The “what” and “why” of goal pursuits: Human needs and the self-determination of behavior. Psychological Inquiry, 11(4), 227–268.
Edmondson, A. C. (2019). The Fearless Organization: Creating Psychological Safety in the Workplace for Learning, Innovation, and Growth. Wiley.
Herzberg, F. (1968). One More Time: How Do You Motivate Employees? Harvard Business Review, 46(1), 53–62.
Senge, P. M. (1990). The Fifth Discipline: The Art and Practice of the Learning Organization. Doubleday.
Weick, K. E. (1995). Sensemaking in Organizations. Sage Publications.
Pour aller plus loin
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- 1 Une confusion discrète mais fréquente
- 2 Les organisations savent piloter
- 3 Les indicateurs humains du système
- 4 Motivation, autonomie et démotivateurs
- 5 La vision comme infrastructure décisionnelle
- 6 Le manager comme architecte des conditions d’engagement
- 7 Coordonner ne suffit plus
- 8 Références
- 9 Pour aller plus loin
